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Il était fort comme un bœuf et on l’eût dit taillé dans le granit. Il ne portait pas de perruque, arborant sa chevelure naturelle – des cheveux drus, taillés en brosse. Sa tête semblait posée tel un monolithe sur ses épaules, voûtées mais dotées d’une musculature puissante où le cou disparaissait, comme enfoncé dans le torse large et court. Impassible, il se tenait au milieu de la pièce, solidement campé sur ses jambes massives qu’il gardait écartées en une posture trahissant son ancien métier.
Si une émotion animait cet homme, c’était la gratitude ; mais il semblait que toute la gratitude qu’il avait en lui, destinée à être dispensée peu à peu en retour des bienfaits dont il ferait l’objet au cours de sa vie, était concentrée sur un seul homme, en reconnaissance d’un seul geste. Dix ans plus tôt, alors qu’il était encore capitaine sur une barge fluviale, il avait été accusé de meurtre. Que l’accusation eût été fondée ou non, l’affaire était parvenue aux oreilles d’Ay, qui avait alors veillé à ce que l’homme fût acquitté. Le tribunal de marins s’était laissé convaincre sans difficulté et, peu de temps après, Henka était entré au service d’Ay. C’est ainsi, se rappela pensivement le pharaon, qu’il avait trouvé en cet homme le remède à tous ses maux, et par des procédés certes plus expéditifs que ceux de Huy. En outre, Henka était totalement dépourvu de l’indépendance d’esprit qui caractérisait le scribe. Il lui devait la vie. Pour mieux l’impressionner, Ay n’avait accordé la grâce qu’à l’instant fatidique où, un sac sur la tête, Henka était hissé au-dessus du pal – et sa reconnaissance s’exprimait par une loyauté absolue qui s’était avérée utile en maintes occasions. Henka était un oushabti[19] vivant. S’il avait un défaut, c’était de n’accepter d’ordre que d’Ay. Une fois lancé, seul le pharaon pouvait l’arrêter. Jusqu’alors, celui-ci n’avait eu qu’à s’en féliciter. Néanmoins, il recourait à ses services avec modération. Hormis Kenna, son secrétaire particulier, nul ne connaissait le lien qui existait entre eux. Henka travaillait toujours en solitaire.
« Comprends-tu mes instructions ? lui demanda le pharaon.
— Je les comprends. »
Même cette voix sans timbre semblait surgir d’outre-tombe. Avec une égale placidité, Henka prendrait soin d’un nourrisson ou éventrerait la mère, pourvu que Ay le commandât. C’était son indifférence impénétrable au bien ou au mal, tant qu’il s’agissait d’une besogne dictée par son bienfaiteur, qui le rendait précieux. Il montrait une obéissance aveugle, comme s’il avait tué son propre cœur, oublié son propre nom. Qu’arriverait-il si cet équilibre était rompu ? Le pharaon lui-même frémissait à cette idée.
« Alors, il vaut mieux que tu partes. »
Sans un mot, Henka s’apprêta à se retirer.
« Non, attends ! »
Henka se figea sur place. Ay hésita : ce serait la première fois qu’il compliquerait un ordre direct donné à cet homme.
« Il se peut que mon cœur change, dans cette affaire. »
S’il y avait peut-être une circonstance où une expression passerait sur le visage d’Henka, c’était celle-ci ; pourtant il ne marqua aucune réaction, même fugitive. Avait-il compris ?
« En ce cas, poursuivit Ay, je t’enverrai Kenna. Quoi qu’il arrive, n’agis pas avant le moment que je t’ai fixé. Si, alors, tu n’as pas eu de mes nouvelles…
— Comment saurai-je que Kenna transmet tes ordres fidèlement ? Je n’obéirai que si je sais que ce sont tes ordres véridiques. C’est la première fois que j’aurai à recevoir des ordres de lui. »
Ay resta songeur, puis fut pris d’une inspiration.
« Attends », dit-il pour la seconde fois.
Henka attendit, immobile, tandis que le soleil sombrait lentement à l’occident, empourprant la pièce de ses derniers feux. Ay prit sa propre palette, dilua l’encre, et traça un message sur un petit papyrus.
« Regarde bien ceci. »
Henka obéit. Alors, à l’aide d’un poignard de bronze, Ay coupa le papyrus en deux et en remit une moitié à l’ancien capitaine.
« Conserve-le. Kenna t’apportera l’autre moitié si je change mes plans. Tu as vu le message entier. Tu m’as vu l’écrire. Tu connais Kenna. Acceptes-tu ? »
Il se tut, conscient de l’étrangeté de cette situation, où il attendait l’approbation d’un simple subordonné, pour qui ses paroles avaient toujours fait force de loi.
Henka inclina la tête, puis sortit pour de bon.
De sa fenêtre, Ay le regarda se fondre dans la foule moins dense à l’approche du crépuscule, pour se diriger vers le Fleuve. Il ne pouvait imposer silence à une vague inquiétude. Mais on ne revenait pas sur ce qui était fait, et même s’il était impossible d’arrêter Henka à temps, cela ne serait guère qu’un inconvénient mineur. Le pharaon choisit une datte dans le plat posé sur la table, près de la fenêtre, et la dégusta en contemplant le couchant.
« Et voilà comment cela s’est passé », conclut Réniqer.
Ils étaient assis dans le bureau de Huy, tout en haut de la maison. À cette heure de la nuit régnait une agréable fraîcheur. Au-dehors, seules les étoiles trouaient l’obscurité, et le silence n’était percé que par l’aboiement occasionnel des chiens.
Senséneb avait baigné et pansé la blessure superficielle que Réniqer avait reçue à l’épaule droite. Son assaillant était certainement grand, car le coup de couteau avait porté de haut en bas, or le courtier mesurait trois coudées et demie[20] – une demi-tête de plus que la plupart des habitants de la capitale du Sud. Toutefois, il était tombé au cours de l’attaque et ne pouvait se rappeler exactement à quel moment le coup avait porté. Un verre d’alcool de figue entre les mains, vêtu d’une tunique propre – Huy avait envoyé un domestique chercher les effets de Réniqer au Parfum de Néfertem –, il se remettait lentement de ses émotions.
« Penses-tu que ce soit l’homme que tu avais remarqué à bord ?
— C’est possible. Mais il faisait trop sombre et tout s’est déroulé trop vite pour que je puisse en être sûr. Évidemment, c’était stupide de ma part de débarquer au village. Si cet homme me suivait, il a compris que ma seule destination possible était la capitale.
— Mais tu es bien sûr, en revanche, de l’avoir vu rôder près de ton auberge ?
— Oui, dit Réniqer, fier de faire si objectivement la part des choses. C’est pourquoi je ne suis pas venu à notre rendez-vous. Je ne voulais pas risquer qu’il nous voie ensemble. »
Huy n’avait pas observé de présence inquiétante lorsqu’il s’était rendu au Parfum de Néfertem. Il est vrai qu’il n’avait pas été particulièrement attentif.
« Ce risque, tu viens pourtant de le prendre, objecta-t-il.
— Que pouvais-je faire d’autre ? Je n’ai pas l’habitude de ce genre d’affaire. Je ne suis pas le garçon de courses de Taschérit. C’est pour leur rendre service que j’ai accepté de te transmettre leur message, puisque de toute façon je venais te voir. À présent, je veux repartir sans tarder, dit-il en regardant nerveusement autour de lui. Pour moi, l’aube ne viendra jamais assez vite. Prends tes dispositions et suis-moi dès que possible. Tout est prêt pour votre arrivée.
— Pourquoi as-tu prétendu que ton navire avait subi une avarie ?
— Nous ne nous étions vus qu’une seule fois, répondit le courtier en haussant les épaules. Je préférais ne pas te faire trop de confidences. De plus, j’aurais pu me tromper, à propos de cet homme.
— Et ton plus cher désir était de quitter le quartier du port au plus vite.
— Bien entendu. »
Huy s’adossa contre son siège et tapota du doigt sa lèvre inférieure.
« Je n’avais aucune idée que tu travaillais pour Taschérit et Ankhsenamon.
— Ils ont été ravis d’apprendre que tu projetais de t’établir au Sud. Comme je te l’ai dit, j’ai voulu leur faire une faveur. Et, comme je te l’ai également dit, insista-t-il, agacé et mal à l’aise, je ne suis pas à leur service. Ils sont confrontés à certaines difficultés et recherchent ton aide. J’ai délivré leur message. J’aurais voulu n’avoir jamais entrepris pareille mission, mais je l’ai remplie et, en ce qui me concerne, elle est terminée. Je suis un homme d’affaires, pas un homme d’intrigues.
— Je n’ai pas l’intention de reprendre mon ancien métier, affirma Huy, quoiqu’il sentît en lui un léger frémissement à l’idée d’un nouveau mystère à éclaircir.
— Cela ne me regarde en rien. Mais nous sommes liés à notre destin. Nul ne lui échappe. »
Huy ne pouvait qu’abonder en son sens. La force de l’habitude reprenant le dessus, déjà il était contrarié que ce courtier trop timoré ne lui eût pas communiqué directement son message, au lieu d’hésiter, de perdre du temps à surveiller le terrain, à vérifier – vainement ! – qu’il n’était plus suivi, pour venir le trouver alors que ses adversaires, quels qu’ils fussent, le sauraient à coup sûr. Le seul espoir était qu’ils croient que Réniqer n’était venu chez lui que pour une raison simple et connue de tous : lui proposer une propriété cultivable. Le désir de Huy de s’installer dans le Sud n’était pas un secret. Toutefois, il avait conscience que cet espoir-là était bien faible. Si seulement Réniqer était venu le trouver tout de suite, au grand jour, au lieu d’avoir peur de son ombre ! Se livrait-on à des transactions foncières au plus noir de la nuit ?
Un des chiots émit une longue suite d’aboiements qui culminèrent en un glapissement. Un voisin dérangé dans son sommeil lâcha une bordée d’insultes qui contrastaient singulièrement avec sa voix distinguée.
Réniqer étira ses jambes. Ils parlaient depuis longtemps et le froid nocturne l’avait transi.
« Je dois partir.
— Repose-toi encore. Tu ne tiens pas à passer plus de temps que nécessaire au port.
— C’est vrai, admit Réniqer en frissonnant.
— N’aie crainte. Ils ne t’ont pas tué lorsqu’ils en avaient la possibilité.
— Seulement parce que j’ai résisté ! J’ai rendu coup pour coup et je me suis échappé. L’homme était seul. Ce n’était peut-être qu’un voleur. La capitale en est pleine, m’a-t-on dit. Ce sont des choses qui arrivent. Ce n’était sans doute qu’une coïncidence. »
Peut-être, pensa Huy. À moins que ceux qui surveillaient Réniqer, pris d’impatience, n’eussent voulu l’affoler, le pousser à conclure rapidement sa mission afin de voir vers qui il les mènerait. Huy aurait aimé l’accompagner au port ou, tout au moins, le faire escorter par Hapou. Mais il ne voulait pas risquer davantage d’être associé à lui. Si le mal était fait, ce n’était pas une raison pour l’accroître en abandonnant toute prudence. Et à quoi bon inquiéter davantage le pauvre Réniqer ?
Huy observa le courtier qui s’était assoupi sur son siège bas, le verre d’alcool sur ses genoux. Dans son cœur, il récapitula ce qu’il venait d’apprendre. L’idée essentielle était simple : quelqu’un cherchait à tuer Ankhsenamon et son fils de un an. Du moins le pensait-elle. Huy avait cru comprendre que Taschérit, pour sa part, tendait seulement à y voir de fâcheuses coïncidences. Il se pouvait qu’il eût raison. La forteresse de Méroé, construite en brique crue, était vétuste et, depuis que l’on avait entrepris des travaux de rénovation, des pierres pouvaient choir à tout instant de l’ouvrage de maçonnerie. Dans le cas du premier événement malencontreux relaté par Réniqer, tout un échafaudage s’était effondré, manquant de peu la princesse et son fils qui, selon leur habitude, se promenaient avec la nourrice à l’ombre des murailles après le repas de midi. Personne ne travaillait de ce côté de l’édifice à cette heure-là, ou alors, personne n’avait voulu l’avouer. Toutefois, les registres du contremaître indiquaient que la réfection de cette partie n’était pas encore programmée. On n’avait découvert aucun indice et l’enquête de la police mézai locale piétinait. Dans la capitale du Sud elle-même, les Mézai étaient tout juste capables d’opérer des rondes nocturnes dans les rues, et de pincer un criminel, à condition de le prendre sur le fait. Mais en dehors de cela…
Le second accident s’était produit sur le Fleuve et paraissait sans rapport avec le précédent, sinon qu’il s’agissait là encore de travaux de maçonnerie. Luxe exceptionnel, on avait importé de Toura, située bien loin au nord, du fin calcaire blanc destiné au revêtement des murs intérieurs du palais. Sur les quais et sur les jetées provisoires construites au sud des appontements, les cargaisons étaient déchargées sans répit. Comment une des barges encore pleines avait pu rompre ses amarres à l’une de ces jetées, cela demeurait un mystère. Les rares témoins ne pouvaient s’accorder sur la présence d’un inconnu à bord, qui, disaient certains, l’avait manœuvrée de manière à provoquer une collision avec la frêle nacelle en papyrus transportant Ankhsenamon et son fils vers la rive occidentale. À coup sûr, on n’avait vu personne regagner la berge à la nage, mais dans la confusion qui avait suivi ce n’était guère surprenant.
Pour insuffisants qu’ils fussent, ces éléments ne manquaient pas d’intriguer Huy. Il se disait en outre qu’il ne pouvait refuser secours à Ankhsi. Il se remémora les jours qui avaient suivi la mort du pharaon Toutankhamon, son époux.
Alors – et ce souvenir n’était pas si lointain, bien qu’il semblât enfoui dans le passé –, c’était vers lui que la jeune reine s’était tournée. Elle était enceinte, mais seules six personnes surent que la grossesse avait été menée à terme. Parmi celles-ci, la sage-femme qui l’avait assistée durant la délivrance – cousine de la reine, et digne de toute confiance – était morte depuis. Huy et Senséneb étaient du nombre. Il y avait également deux servantes de la reine, dont l’une était devenue la nourrice du petit garçon. La sixième et dernière personne dans le secret était Taschérit. Ankhsi et lui s’étaient rencontrés à temps pour qu’il pût reconnaître l’enfant, ce qu’il avait fait afin de le protéger. Le bébé était né seulement deux mois après le mariage et, bien qu’il n’y eût pas à jaser, d’aucuns s’étonnaient qu’Ankhsi eût partagé la couche d’un autre homme si vite après la mort de son royal époux. Mais puisque personne ne se souciait plus d’elle dans la capitale du Sud – et pour cause, songea Huy, puisqu’on l’y croyait morte ! –, la vague réprobation ressentie dans une lointaine province ne trouvait pas d’écho auprès du centre du pouvoir. En ce qui concernait Ay, l’attachement rapide de l’ancienne reine pour un roturier tendait à apaiser ses craintes. Il avait pris ses renseignements sur Taschérit et avait trouvé en lui un serviteur loyal, zélé, et dénué de prétentions démesurées. Il avait conféré un rang élevé au gouverneur militaire de son avant-poste le plus reculé, et l’affaire en était restée là.
Quant au monde, Ankhsi n’y avait plus sa place. Même Huy ne savait avec certitude si elle conservait quelque ambition, en dépit de sa fierté et de son courage d’antan. Il y avait, après tout, une sage vertu dans la recherche de la sérénité ; si fort qu’un être humain luttât, la vie ne suivrait jamais le cours qu’il désirait. Officiellement, le petit garçon portait le simple prénom d’Imouthès afin de ne pas éveiller les soupçons. Mais, secrètement, sa mère avait insisté pour le doter également d’un nom royal, et il en avait été fait selon sa volonté. Ainsi, Imouthès était aussi Aménophis. Seule Ankhsi savait si c’était en mémoire du grand-père de l’enfant ou si cela trahissait de plus hautes espérances. D’ailleurs, le savait-elle elle-même ? Mieux valait attendre que le khou[21] de son fils se révèle : alors elle comprendrait comment le guider. D’ici là, il était en sécurité.
D’ici là… Bien des choses pouvaient aussi se produire.
Deux accidents, cela faisait beaucoup pour une simple coïncidence, se disait Huy. Mais si ce n’était pas une coïncidence, qui donc essayait de supprimer Ankhsi et Imouthès ? Et pourquoi maintenant ?
Cela soulevait un autre problème. Senséneb répugnait déjà à vivre à Méroé. Comment réagirait-elle en apprenant qu’il comptait renouer avec son ancien métier, même le temps d’une seule enquête ? Et même si Ankhsi était une amie ? Il résolut de n’en rien dire tant que ce ne serait pas absolument nécessaire.
Réniqer s’agita, puis grogna. Soudain il se redressa, effaré, les blancs des yeux semblables à des lunes jumelles. Huy se pencha et rattrapa de justesse le verre qui allait se renverser sur les genoux de son hôte.
« En veux-tu un autre ?
— Non, merci, dit Réniqer, faisant la grimace. La gorge me brûle déjà ; c’est que je ne bois pas, en temps normal… Je viens de faire un rêve étrange.
— De quoi as-tu rêvé ?
— Que j’étais assis dans un arbre et que je tombais. »
Un mauvais rêve, pensa le scribe sans faire de commentaire.
« Il est temps que je parte », soupira Réniqer, dont l’impatience semblait avoir fait place à la réticence.
Huy comprit dans quel état d’esprit il se trouvait et éprouva de la compassion pour lui, qu’attendait un voyage solitaire, exposé à toutes sortes de périls – réels ou imaginaires. Pour le courtier, ce voyage d’affaires banal s’était transformé en cauchemar, et s’il avait eu d’autres contrats à conclure par ailleurs, il en avait été incapable.
« Il faut te sustenter avant de partir.
— D’accord. Merci. L’alcool… »
Huy sourit. Il y avait de longues années que l’alcool ne lui faisait plus d’effet, mais c’était un motif de regret plus que de fierté.
« Viens », dit-il en se levant.
Peu après, Réniqer avait un peu recouvré ses esprits. Huy, qui n’avait pas veillé jusqu’à l’aube depuis longtemps, se sentit pris de vertige en le raccompagnant jusqu’à la rue. Dans le petit jour gris, les passants étaient rares. Un homme vêtu de la livrée royale, et que le scribe connaissait, dépassa la maison en tirant un âne ployant sous son faix. La charge de la bête produisait un craquement à chacun de ses pas, lents et pénibles.
« Es-tu sûr que tu ne préfères pas attendre et faire le voyage avec nous ? »
Malgré son souci de prudence, Huy avait pitié de cet homme en plein désarroi.
« Non. Je me sentirai plus en sûreté à Méroé. Là-bas j’ai mon foyer, mes amis, et je connais mes ennemis.
— Nous nous reverrons donc à Méroé. »
Réniqer scruta sans enthousiasme la rue déserte. Il faisait un froid glacial et une brume fine s’accrochait à la surface de toute chose.
« La voie est libre, dit le scribe. Que la Vérité t’accompagne. »
Réniqer éleva les mains en un geste d’adieu et s’éloigna. Huy ne s’attarda pas pour le suivre des yeux.
« Crois-tu que tout ira bien pour lui ? demanda Senséneb lorsqu’il rentra dans la maison.
— Je le pense. À la porte de l’enceinte, il trouvera une voiture à porteur ou une litière pour descendre au port, et, une fois à bord, il sera en sécurité.
— De quoi avez-vous parlé ? Vous avez passé toute la nuit dehors.
— Nous avons discuté de Méroé. »
Elle resta impassible. Voyait-elle qu’il mentait ? Et si Ankhsi se confiait à elle avant qu’il ait pu tout lui raconter ? Il jugea qu’à chaque jour suffisait sa peine et qu’il trouverait bien une occasion de lui apprendre la vérité avant d’atteindre le Sud. Le dos réchauffé par le soleil, il s’assit pour le petit déjeuner et battit des paupières lentement, avec lassitude, pensant à Réniqer qui lui aussi était exténué, et qui avait devant lui un long voyage.
Dans l’enceinte du palais, tout au bout du Quartier Sud où logeaient les palefreniers et le personnel extérieur, Henka avait sa chambre. La pièce contenait un lit bas ordinaire, fait de bandes entrecroisées de lin empesé ; bien qu’élimées et souillées, elles étaient encore assez solides pour supporter son poids. Il y avait aussi une petite table en bois d’acacia et, à côté, un pliant en cuir, vieux et usé mais de bonne qualité. Les murs grossièrement passés à l’enduit laissaient voir par endroits les vestiges d’un badigeon ocre, mais, de même que le sol poussiéreux jonché de roseaux desséchés et que les meubles, ils ne révélaient guère qu’une morne négligence. On eût dit que le dernier occupant de cette chambre était parti de nombreuses années plus tôt, et c’était la vérité, mis à part que Henka l’habitait depuis que Ay était devenu pharaon, soit assez longtemps pour que quatorze fois Khonsou s’élève dans le ciel noir, passant d’un mince reflet d’argent à la rondeur parfaite.
Henka ne voyait rien de cette solitude misérable. Son seul apport au décor était un coffre en bois, modeste et bon marché, fabriqué pour lui à partir de déchets de tamaris par un charpentier à façon, où se trouvait réuni ce qui constituait tous ses biens de ce côté de la Nuit. Le coffre était d’assez petite dimension pour être porté par un seul homme. Il renfermait deux pagnes de rechange, une sacoche, une ceinture de cuir, une paire de sandales en fibres de jonc, le couteau de bronze qui ne l’avait jamais quitté sur les barges, un khepech1[22], et un fer de lance pour chasser l’hippopotame. Il recelait encore un manteau en laine rude, mais chaud et épais, et une amulette – un minuscule appui-tête taillé dans la dent du grand animal qui vivait dans les lointaines forêts du Sud. Elle était jaunie par le temps, ayant appartenu à sa mère. D’elle, il conservait le souvenir d’une présence douce et tiède, d’une odeur réconfortante. Il n’était pas dans sa nature de revenir sur son passé, toutefois Ay eût été surpris de découvrir que, dans les méandres secrets de sa mémoire, cet homme chérissait un unique souvenir de bonté et de tendresse.
Cela n’avait pas duré longtemps. Henka venait du Nord, et sa mère avait été tuée par une bande de Khabiris quand il était petit. C’était au temps de l’ancien pharaon – le Grand Criminel, comme on l’appelait désormais. Ce n’avait été que justice de le priver de son vrai nom : il avait laissé le pays en ruine. Pas étonnant qu’il y ait eu le Grand Fléau ! Pas étonnant que le Nord fût perdu ! S’il avait choisi d’exhumer ses souvenirs, il aurait vu un petit garçon de trois ans terrorisé, recroquevillé derrière le four à pain, incapable de voir ce que faisaient à sa mère les pillards qui avaient fondu sur le village ce matin-là, saccageant systématiquement toutes les maisons, pareils à des serpents parmi des rongeurs pétrifiés. Incapable de voir, mais capable d’entendre – oh ! oui, capable d’entendre. Et plus tard de découvrir ce qu’ils avaient fait, et d’en ressentir l’horreur sans la comprendre. Les survivants, ceux qui lors de l’attaque travaillaient aux champs et s’y étaient cachés, l’avaient trouvé blotti contre sa mère dans le sang encore tiède. Une vieille femme l’avait pris dans ses bras et avait prononcé les Paroles contre le Démon de la Nuit. Il se les rappelait. Il y croyait, tout comme les gens de son village qui, même après que l’ancien roi eut décrété qu’il n’y avait d’autre dieu que la lumière solaire, continuaient de déposer une miche de pain et une jarre d’eau au pied du vieux figuier, au bout de la route, pour se concilier la déesse qui l’habitait.
On lui avait dit que son père était un batelier. La nouvelle du raid lui était forcément parvenue, où qu’il se trouvât, pourtant il n’était jamais venu chercher son fils. Il n’était jamais revenu au village. Peut-être n’existait-il même pas, ce père qu’il n’avait pas connu. Les villageois avaient attendu deux cycles de saisons complets, puis avaient envoyé Henka travailler sur les bateaux. Leste et déjà robuste, il avait cinq ans et était donc en âge de gagner sa vie. C’était toujours mieux que dans les mines d’or, où l’on avait besoin d’enfants en raison de la petitesse de leurs mains. Ceux-là s’en allaient tôt vers Osiris Peut-être était-ce une bénédiction. Mais la douceur de la vie tenait aussi à ce qu’elle était ce que l’on connaissait.
Il avait survécu. Il avait à son tour envoyé des hommes rejoindre la Barque de la Nuit. Pirate, il avait écumé le Fleuve, jusqu’au jour où son sens inné de la navigation avait été remarqué par un agent du directeur de la flotte fluviale, Ramosé. Pour la première fois, on lui avait donné sa chance. Puis Ay l’avait sauvé, alors qu’en vérité cette fois-là il n’avait rien fait pour mériter la mort.
La mort, il l’avait à maintes reprises méritée depuis, mais lui voyait la chose sous un jour différent. Il se considérait comme un instrument entre les mains du pharaon, au même titre que le khepech entre les siennes. Le cœur qui guidait était le seul coupable. Il avait ainsi trouvé un mode de vie à sa convenance, ignorant que l’homme tranquille est celui que menace le plus grand péril.
Il retourna l’appui-tête dans sa main carrée. Il savait ce que l’amulette symbolisait, il savait qu’elle le protégeait aussi sûrement que si sa mère, telle Isis, l’avait enveloppé de ses ailes. C’était inscrit dans le Livre de Sortir au Jour[23], et autrefois elle contenait un minuscule rouleau de papyrus. Il en avait appris les mots :
Voici que ton corps est exhaussé.
Tu es tiré du sommeil.
Ta tête relevée regarde vers l’horizon,
Lentement, tu te redresses sur ton séant.
À présent, grâce aux bienfaits que les dieux t’ont accordés,
Tu peux triompher des obstacles.
Voici que Ptah culbute tes ennemis.
Car tu es Horus, le fils d’Hathor, l’Enflammé de l’Enflammée qui restitue la tête après le massacre.
Sache-le ! Ta tête ne te sera pas ravie après le massacre.
Elle aura été sauvée, pour toute éternité.
Une petite bourse en lin était destinée à recevoir l’amulette. Il l’y rangea, noua le cordon coulissant et la passa soigneusement à son cou. Il avait déposé des aliments d’argile dans la tombe de sa mère afin que son ka fût nourri à tout jamais, même quand lui serait loin. Il n’y aurait personne pour lui rendre à lui-même ce dernier devoir.
Il alla se laver au puits, dans la cour. Ensuite il rentra dans sa chambre, ouvrit le coffre et, sortant la sacoche, entreprit d’empaqueter ses affaires.
La barque matet déployait très tôt ses voiles sur la Terre Noire, et quand la voiture à porteur déposa Réniqer au port, il faisait grand jour. Sur les quais, il se fraya précipitamment un passage à travers la foule, bousculant des gens aussi pressés et impatients que lui. Déjà il apercevait la proue bleu et jaune de son bateau et avait hâte de monter à bord, où enfin il se sentirait en lieu sûr. Deux marins aux épaules carrées, au dos couleur terre cuite, se penchaient pour carguer les voiles. La plupart des autres passagers étaient déjà installés, à en juger par la masse de bagages et de caisses arrimés dans la soute. Réniqer avait fait en sorte d’arriver peu avant le départ – moins il attendrait, et mieux cela vaudrait. En dépit de sa longue nuit de veille, il se sentait plus lucide et alerte qu’il ne l’eût espéré. Quoique déjà lourd et chargé de poussière, l’air conservait l’âpreté de l’aube et aiguisait ses sens.
Sa blessure lui faisait mal, mais bizarrement l’agression lui semblait s’être produite en rêve. Pas un mot n’avait été échangé… Finalement, ce n’avait été qu’un détrousseur. Il avait été le jouet de son imagination en se croyant suivi par l’homme du navire. Toutefois, se disait-il, il avait été sage de prendre ses précautions.
Mais en dépit des dénégations de son khat, il savait dans son cœur que l’agression n’avait pas eu le vol pour mobile et qu’il avait été suivi. On n’avait pas besoin de raisons pour sentir ces choses-là.
Le navire, Khépri-prend-son-essor-au-soleil, était de taille imposante. Cinquante coudées de long, estima Réniqer, mais large et à faible tirant d’eau. Les plis lâches de la voile jaune claquaient comme dans l’attente du retour au pays. Sous la brise, l’eau léchait impatiemment la coque en cèdre massif. Tout cela était de bon augure.
Il indiqua son nom au marin qui se tenait à côté de la passerelle et, ayant remis ses bagages à un matelot, monta à bord. Cette fois, il était sauf. Il leva la tête vers le sommet du mât et les aigrettes qui tournoyaient dans l’azur. Il jubilait de soulagement. Il était pour ainsi dire déjà chez lui.
Il fut encore ragaillardi en apercevant le capitaine à l’arrière, près de la cabine. Quel plaisir de découvrir que Téta assurait le commandement du bateau ! Réniqer avait voyagé maintes fois avec lui. Téta l’avait également reconnu et s’approchait, souriant non sans fierté. Être nommé aussi jeune commandant d’un navire de cette taille était un privilège.
« Que de changements, pendant ma brève absence ! dit Réniqer en souriant. Depuis combien de temps est-il à toi ?
— C’est mon premier voyage sur le Khépri.
— C’est donc un jour mémorable !
— Au moins, je te promets un voyage paisible. Sois assuré que je serai le dernier à risquer d’échouer contre les récifs. Nesptah me l’enlèverait immédiatement.
— Je n’avais aucun doute à ce sujet. Mais tu travailles donc pour Nesptah ?
— Seulement depuis que j’ai reçu ce commandement.
— Je me souviens d’avoir vu ton navire sur le chantier. Je ne pensais pas que la construction était si avancée.
— Nesptah n’attendait plus que le mât. On lui en avait déjà livré un par le Fleuve, mais il n’était pas assez long. Dès que celui-ci est arrivé il l’a fait poser, et il a mis le Khépri en service aussitôt. Il a dit qu’il avait déjà perdu assez d’argent !
— Je le reconnais bien là.
— C’est un bon vaisseau, maniable et rapide. Nous pourrons même voyager de nuit, de temps en temps.
— Ah ! Quel bonheur de rentrer chez soi ! »
Le courtier se dirigea vers la cabine, où l’officier lui montra la plate-forme réservée aux passagers masculins pour la nuit. Quatre nattes y avaient été préparées.
« Nous sommes très peu nombreux, s’étonna Réniqer.
— Il n’y aura pas de femmes à bord durant cette traversée. Nous avons attribué leur plate-forme aux cinq autres passagers. Ainsi, chacun aura plus d’espace.
— Voilà qui est parfait.
— Il n’est jamais bon de ne pas avoir de femme.
— Est-il jamais bon d’en avoir ?
— La félicité et le tourment sous la même apparence… »
Les deux hommes sourirent poliment de cette vieille plaisanterie et l’officier remonta sur le pont. Réniqer remarqua avec gratitude qu’on lui avait attribué la natte la plus éloignée de l’entrée, accolée à la cloison de bois de la cabine arrière. Ses bagages avaient été rangés dans le coffre voisin. Téta ne lui avait pas dit combien de nuits ils passeraient à terre. Il y aurait au moins quatre escales : Soleb, Kerma, Napata et Atbara. Pour le reste, Réniqer espérait que ses compagnons de chambre seraient des dormeurs silencieux. Il appliqua de l’huile sur son visage et sur ses mains pour se protéger du soleil, ferma les rideaux de lin autour de sa natte et, comme l’officier, regagna le pont.
Trois hommes flânaient près de la cabine en regardant l’équipage s’affairer. Ils échangèrent un salut avec Réniqer, qui reconnut en l’un d’eux un négociant en turquoises dont il avait fait la connaissance à Soleb. Les autres lui étaient inconnus. L’un avait sur les doigts les taches d’encre que les scribes se gardaient de nettoyer complètement, en signe de leur statut et de leur profession. Le second avait l’allure martiale du soldat. Quatre autres passagers, par groupes de deux, se tenaient un peu plus loin sur le pont. Tous jeunes, ils voyageaient visiblement de compagnie car ils échangeaient des remarques d’un ton animé. Ils étaient très maquillés et lourdement parés de bijoux. Ils avaient les muscles secs et les reins cambrés des acrobates. Probablement une troupe de comédiens ou de danseurs remontant le Fleuve jusqu’à Napata, pensa le courtier. L’un d’eux gênait en permanence les allées et venues de l’équipage.
Réniqer avait parfaitement choisi son heure pour embarquer. Les ordres se faisaient plus pressants, les manœuvres s’accéléraient. Deux matelots avaient sauté sur la jetée et larguaient les amarres, sous les regards curieux d’un groupe de badauds. Ils remontèrent d’un bond au moment où le Khépri se détachait du quai, guidé par deux petits remorqueurs crasseux dont les rameurs avaient les bras épais comme des troncs d’arbre. Au milieu du Fleuve, le courant commença à les emporter et le Khépri domina de toute sa masse les deux embarcations. Les rameurs dégagèrent les cordes de halage et Téta commanda à l’équipage de jeter l’ancre de dérive, le temps de hisser la voile. Les hommes tirèrent en psalmodiant une mélopée monotone et la grande voile jaune s’offrit au vent avec une grâce nonchalante. Pendant quelques instants, le Khépri resta immobile puis, alors qu’un marin ramenait l’ancre de bois, le vent du nord commença à le pousser à contre-courant. La coque craqua faiblement, une très légère brise contraire, engendrée par le mouvement, caressa le visage des passagers, et ceux restés à quai lancèrent des derniers au revoir.
À nouveau, Réniqer passa en revue ses compagnons de route. Sa grande terreur avait été que le voyageur de l’aller les rejoigne pour le trajet du retour, mais jusqu’alors rien n’indiquait sa présence et, surtout, Réniqer n’avait aucun mauvais pressentiment.
Néanmoins, il n’avait encore vu que sept passagers. Il haussa les épaules, sentant soudain le poids de la fatigue. De toute façon, tout le monde se réunirait pour le repas de midi ; alors il verrait le neuvième passager.
Senséneb fit une fois de plus le tour des pièces vides. Déjà elles avaient cessé de faire partie de sa vie, bien que les derniers préparatifs eussent été terminés le jour même. À peine une heure plus tôt, au terme d’une matinée pleine de remue-ménage et d’exaspération, Hapou était parti accompagner le convoi de mules chargées de leurs bagages jusqu’au bateau, afin de faire monter à bord leurs dernières possessions.
Le temps avait passé vite ! Deux jours s’étaient écoulés depuis que Réniqer les avait quittés, mais elle n’avait pas eu un instant à elle pour se faire à l’imminence du départ. Un vague sentiment d’attente était entré dans son cœur, compensant la tristesse, et elle avait fait taire l’anxiété première à laquelle la portait son instinct. Elle ne parvenait pas à croire qu’ils s’engageaient vraiment dans cette nouvelle vie. Elle avait reçu d’Ankhsi des lettres rassurantes : Méroé n’était pas cet abîme de l’enfer qu’elle avait imaginé dans ses pires cauchemars. On y faisait commerce d’or et d’ébène, on y vendait les défenses jaunes de l’animal gris des forêts, et même le félin tacheté que l’on dressait pour la chasse. Toutes ces denrées précieuses provenaient du Sud lointain et étaient apportées par des hommes couleur de basalte, descendus par le Fleuve d’une contrée mystérieuse. Méroé était une cité prospère, c’est pourquoi Ay tenait tant à la garder. Là où était la richesse, il fallait le poids de l’autorité.
La première lettre décrivait la vie dans la cité ; la deuxième, d’une importance extrême pour Senséneb, confirmait ses espérances : Méroé lui offrirait un bien meilleur départ dans sa carrière que la capitale du Sud. La propre femme-médecin d’Ankhsi était morte peu après l’accouchement. Ankhsi était habituée à se faire suivre par une femme et en cherchait une autre. Il y avait en outre une nouvelle Maison de Vie à Méroé, or la cité ne comptait pas assez de gens instruits dans les vertus des plantes médicinales et l’art de les cueillir.
Son autre motif de consolation, c’était le changement qui s’était opéré en Huy. Il s’était départi de cet air poussiéreux que lui avaient communiqué les Archives Royales. Il émanait de lui une énergie dont elle avait le souvenir, mais qu’elle ne lui avait pas vue depuis longtemps. Elle n’était point sotte, et elle le connaissait trop bien pour attribuer ce regain de vitalité à leur départ ; elle y voyait plutôt une conséquence de la visite de Réniqer, même si elle n’en savait pas la raison. Consciente que cette impression était trop floue pour qu’une conclusion se forme dans son cœur, elle décida de ne pas compliquer ces dernières heures par de vaines interrogations. Peut-être préférait-elle ne pas savoir. Il lui restait à trouver sa propre voie. Elle tenait à Huy, mais elle n’avait nul désir de s’imposer si ce sentiment n’était pas réciproque.
Comme ces pièces paraissaient froides ! Il leur manquait l’empreinte d’un autre être humain pour revenir à la vie. Elle essaya de les imaginer encombrées par les meubles prétentieux – surchargés de dorures, d’incrustations de turquoise et d’ébène – qu’achetait à grand prix l’épouse principale de Téhouty, indifférente aux privations infligées par contrecoup à leurs quatre enfants survivants. Ils avaient eu de la chance. Quatre enfants viables sur huit, c’était plus que la plupart des couples ne pouvaient espérer. Senséneb baissa les yeux vers son propre ventre, plat et réprobateur. Mais elle songea alors avec un sourire amer que bien du temps s’écoulerait avant qu’elle dût recourir à l’huile très pure et très coûteuse dont s’enduisaient les mères et les vieilles femmes, pour tenter d’effacer les cicatrices laissées dans la chair par la grossesse et l’enfantement.
Huy lui avait raconté, non sans amusement, que Téhouty se pavanait depuis qu’il avait appris sa toute prochaine nomination et ne lui adressait plus la parole. Huy était certain que son ex-beau-frère l’évitait et n’en était pas surpris. Il espérait seulement que personne ne lui révélerait à qui il devait cet avancement. Téhouty ne se réjouirait pas d’occuper un poste que lui laissait volontairement Huy, même si cela lui permettait de s’élever dans la hiérarchie. Le poison s’était trop infiltré dans son sang pour pouvoir un jour en disparaître tout à fait.
Au loin dans l’enceinte du palais, du côté du nouveau temple d’Amon, monta le son métallique des sistres et des tambourins tandis que les prêtres accomplissaient les ablutions matinales sur le dieu, derrière les hauts murs dissimulant leurs rites à la vue des non-initiés. Senséneb adressa un adieu silencieux à la maison et partit sans se retourner.
Une fois à bord elle se sentit mieux, mais elle ferma son cœur à Huy en regardant la capitale du Sud s’évanouir dans un halo de brume. Ces pensées-là n’étaient qu’à elle, et le responsable des quelques regrets qu’elle nourrissait encore était la dernière personne avec qui elle avait envie de les partager. Debout à côté d’elle, Huy sentait pour la première fois un mur entre eux. Il contemplait la silhouette lointaine de la cité, rouge sur l’onde verte qui peu à peu envahissait les marches monumentales taillées dans la berge pour mesurer la hauteur de la crue. Si peu d’entre elles suffisaient à marquer la différence entre la sécheresse et l’inondation, la famine et l’abondance : deux ou trois seulement. La montée des eaux avait ralenti et se stabilisait dangereusement au-dessous de la limite requise. On n’avait pas connu de mauvaise crue depuis l’accession au trône de Nebpehtyrê Ahmosis, deux cent cinquante cycles de saisons plus tôt. Toutefois, Ay était un homme prudent, et son mérite résidait en ce que sa prévoyance protégeait aussi bien son peuple que lui-même. Huy songea qu’en cela le pharaon n’était peut-être pas si désintéressé qu’il y paraissait : qui néglige sa mule, qui l’affame et la frappe, finit toujours par chèrement s’en repentir. Ay était un administrateur trop avisé pour ignorer qu’un peuple négligé et maltraité ne s’acquitterait jamais de ses devoirs envers son souverain. Non, les greniers seraient pleins, on chanterait les louanges de Pharaon, et Ay conserverait ce qui lui était le plus précieux – son pouvoir – sans trop avoir à le défendre.
Ils naviguaient sur une de ces embarcations petites et larges qui voguaient haut sur les flots, ne transportant que des charges légères et peu de passagers. Pour le moment, Huy et Senséneb étaient les seuls. La nuit, ils faisaient relâche près de villages où, à la lueur du feu, le badigeon blanc des maisons paraissait terne à cette époque de l’année. Les terres brûlées aspiraient à la résurrection, au nouvel essor de l’oiseau-benou[24]. Alors reverdiraient les champs, alors au milieu des moissons les fermes se pareraient d’un éclat éblouissant. Chaque soir avaient lieu des danses et des festins, cependant Huy remarqua la prudence des fermiers : s’il y avait, bien sûr, du shemshemet[25] en abondance, le pain offert était à base de farine d’orge, non de blé, et la viande, lorsqu’il y en avait, était de la chèvre. Le plus souvent, on leur servait des darnes de poisson. Huy, qui avait pris goût à la bonne chère, avait hâte d’arriver à Soleb, où il espérait pouvoir au moins commander du ferik[26] et des gâteaux au miel dans leur auberge.
Ils croisèrent de nombreux bateaux durant le voyage vers le sud. Certains remontaient jusqu’au grand port Pérou-néfer, où leur cargaison de granit, d’améthystes, de calcaire et d’or serait transférée sur des vaisseaux en partance pour les terres situées au-delà de la Grande Verte. Nostalgique, Senséneb suivait des yeux ceux qui avaient la capitale du Sud pour destination.
Le navire faisait bonne route, mais il n’était ni aussi large ni aussi rapide que le Khépri et, quelquefois, le trajet semblait interminable. Grâce à la crue, ils franchirent sans encombre la Première Cataracte, mais à l’approche de la deuxième, où les falaises du désert commençaient à se refermer sur le Fleuve, on déplaça la cargaison et les bagages afin de faire porter tout le poids sur la poupe. Le timonier penché sur son gouvernail ne quittait pas des yeux la vigie à l’avant qui, le cou tendu, guettait les hauts-fonds et indiquait la direction à suivre par des gestes du bras et parfois par des cris. Une fois, la coque à fond plat rencontra un banc de sable. Une autre, tout le bateau faillit virer de bord ; deux matelots se jetèrent sur le gouvernail pour aider le timonier à revenir à contre-courant, et enfin ils se retrouvèrent en eaux calmes.
Sous le soleil de plomb, la terre était plus rouge, plus inhospitalière. Huy ôta la perruque qu’il avait pris l’habitude de porter depuis qu’il était redevenu fonctionnaire et, comme les bateliers, s’enveloppa la tête dans un turban de lin. La plupart du temps, Senséneb restait sous l’auvent tendu pour eux au milieu du pont. Elle avait trop de mal à se concentrer pour lire et, le plus souvent, elle restait absorbée dans la contemplation des rives qui glissaient lentement. Entre les hameaux blancs perchés sur leur colline, à l’abri de l’inondation, on apercevait dans les roseaux poussant près des berges des hippopotames aux paupières lasses, vautrés dans l’eau ou s’ébrouant. Sur les talus, les Enfants de Sobek lézardaient au soleil dans une immobilité de pierre.
Les jours s’écoulaient ; les passagers devenaient plus minces, plus hâlés. Et puis enfin, sur la rive occidentale s’incurvant vers l’est, apparut une ville basse et brune.
« Soleb, annonça Huy.
— Combien de temps y resterons-nous ?
— Une nuit.
— Cela paraît amplement suffisant.
— Soleb n’est pas Méroé. »
Senséneb soupira sans répondre.
Soleb était un comptoir commercial, presque à mi-distance de leur destination. En dépit de sa faible superficie, elle souffrait d’une criminalité élevée car elle servait de repaire aux contrebandiers, et le bras du Fleuve où elle était située était infesté de pirates. Aussi le général Horemheb y avait-il installé une garnison, et les soldats recevaient une solde assez généreuse pour ne pas être tentés de fermer les yeux sur ces activités criminelles.
Quoique petite, Soleb était active. Ses temples n’avaient pas la majesté de ceux de la capitale du Sud, mais elle n’en était pas moins distinctement une ville de la Terre Noire, sur son tertre artificiel né de l’accumulation de détritus, qui s’élevait au-dessus du niveau maximal d’inondation. Elle était coupée par deux grands axes perpendiculaires, l’un orienté d’ouest en est et l’autre du nord au sud. À la périphérie, les fermes étaient plus petites et plus disséminées qu’au nord du pays. Il y avait au port une énorme affluence, avec, omniprésentes, de petites embarcations à voile triangulaire qui faisaient la navette entre la rive et les gros navires ancrés dans le cours principal du Fleuve.
Mais avant tout, Soleb était une ville frontière. On le voyait rien qu’à l’aspect des gens, au corps émacié et à la peau foncée. Au-delà s’étendait Ouaouat et, plus loin encore, le pays de Kouch.
Ils trouvèrent l’auberge à peu de distance sur la grande artère est-ouest. C’était un bâtiment bas, dont l’étroite porte ouverte, en tamaris, donnait sur une cour ombragée où se restauraient plusieurs autres voyageurs. Les auberges, nombreuses dans cette rue, ne désemplissaient pas. Néanmoins l’inquiétude assombrissait toute cette animation, car les eaux du Fleuve refusaient de monter.
Ils changèrent de vêtements, s’oignirent d’huile et déjeunèrent avant d’aller se promener en ville. Ni Huy ni Senséneb n’aimaient l’inactivité forcée et tous deux étaient nerveux. La ville offrait peu de distractions et, pendant quelque temps, ils furent suivis par un prêtre au crâne rasé dont la contenance n’indiquait pas un équilibre harmonieux entre les Huit Éléments. Il lançait des regards concupiscents à Senséneb qui, pour son bonheur et son malheur, possédait les attributs aptes à susciter l’admiration masculine : des seins fermes, des fesses musclées et de longues jambes fuselées. Pour finir, le prêtre pénétra dans un petit temple de Khnoum, à la limite de la ville.
« Ce n’est pas Méroé, répéta Huy.
— Rien de ce qui peut être fait ne peut être défait, répondit-elle d’un ton résolument enjoué.
— Rien, sauf la vie à l’instant où elle est donnée et à l’instant où elle s’en va », dit-il, terminant le proverbe à sa place.
Il se voulait rassurant et, si son cœur commençait à changer, il ne le montrerait pas.
Au bout de chaque voie, le désert rouge s’étendait à perte de vue. Dans les rues populeuses, des ânes cheminaient laborieusement, des chiens et des chats somnolaient dans des flaques de soleil et, près d’une entrée, un babouin enchaîné bondit vers eux en leur montrant les dents. L’air bruissait de bribes de conversations et de cris.
Peut-être l’inquiétude de Réniqer s’était-elle communiquée à Huy car, pendant qu’ils marchaient, il eut la sensation grandissante qu’on les observait. Il regarda alentour, distraitement d’abord, se demandant si le prêtre débile avait recommencé à les suivre, mais celui-ci n’était pas dans les parages. La plupart des gens étaient des marchands ambulants, des commerçants d’un genre ou d’un autre. Des Kouchites maigres, aux jambes fines comme des baguettes, drapés de couvertures bariolées, allaient d’étal en étal où des dattes, des figues, des haricots, des graines de nebes[27] et des noix d’arec en piles bien nettes étaient proposés aux chalands. Les boutiquiers étaient principalement des hommes de Ouaouat, au teint plus sombre et aux traits plus épatés que ceux des habitants de la Terre Noire. Quant à ces derniers, ils étaient vêtus avec simplicité, les hommes en pagne blanc, les femmes en robes moins ajustées et moins richement ornées que dans la capitale du Sud. Les sandales en fibres de roseau s’usaient sans doute vite sur le sol rocailleux, car on en vendait à tous les coins de rue.
Des soldats en permission se mêlaient à la foule, par petits groupes, l’air désorienté. Horemheb avait enrôlé des gens du Nord afin de limiter encore les risques de conspiration.
« Continue un peu toute seule, dit Huy.
— Que se passe-t-il ?
— Je crois avoir aperçu quelqu’un de connaissance.
— Non, dis-moi la vérité, dit Senséneb en l’observant. Pourquoi es-tu inquiet ?
— Ce n’est rien. Fais ce que je t’ai dit, je t’en prie, insista-t-il en lui caressant la joue.
— Tu n’as pas parlé que de Méroé avec Réniqer, n’est-ce pas ? »
Huy fut incapable de soutenir son regard.
« Et alors ! leur lança une grosse mégère en les bousculant. Vous croyez que la rue est à vous ? Allez régler vos comptes ailleurs ! »
Et elle poursuivit son chemin en maugréant.
« De quoi avez-vous parlé ?
— Je te le dirai, mais pas ici. Regarde, nous gênons le passage. »
Ils durent se ranger sur le côté pour éviter un petit homme rabougri, ridé comme une caroube, qui balayait tout sur son chemin en poussant une charrette à bras où un grand tas de grenades, en équilibre précaire, semblait tenir par la seule force de sa foi.
Rê avait commencé sa lente descente vers l’occident et redoublait d’intensité et d’ardeur avant d’entamer ses pérégrinations dans les régions de la Nuit.
« Ce n’est probablement rien de grave, mais je dois m’en assurer », dit Huy à contrecœur, confus comme un écolier pris en faute.
En quoi était-il blâmable de vouloir porter secours à Ankhsi et à Taschérit s’ils avaient besoin de son aide ? Elle aurait dû l’approuver. Elle le ferait peut-être. Ce serait la dernière fois. Il ne recommencerait pas à gagner sa vie en élucidant des énigmes. Il en avait eu plus que son compte !
« Dis-le-moi ! exigea-t-elle, gagnée par la colère.
— Plus tard je t’expliquerai tout, je te le promets. »
Elle le défiait des yeux, pareille à une panthère noire ; et à cet instant, tout en sentant combien il la désirait, il céda lui aussi à la colère. Il ne comprenait pas cet étrange dédoublement qui survenait dans son cœur et, pour l’heure, il n’avait pas le temps de l’analyser car, par-dessus l’épaule de Senséneb, il avait perçu un mouvement rapide dans la foule – celui d’une silhouette qui s’éloignait prestement, mais pas assez vite – et il savait qu’il avait vu juste.
Il la saisit par les coudes, leur imprima une brève pression en la regardant gravement, puis il la dépassa et s’élança dans la foule.
Il alla tout droit vers l’endroit où il avait vu l’homme disparaître et découvrit que c’était l’entrée d’une allée étroite qui descendait en pente, menant vraisemblablement hors de la ville. Dès qu’il s’y engagea, le brouhaha de la rue principale cessa comme si l’on avait fermé une porte derrière lui, et la fraîcheur le saisit avec presque autant de force que s’il avait plongé dans l’eau. Les murs n’avaient ni porte ni fenêtre, et étaient trop hauts, trop lisses pour être escaladés. L’allée décrivait plusieurs crochets sans croiser aucune voie. Huy avançait prudemment. Il n’était pas improbable que ce chemin débouchât sur un atelier gardé par un molosse, qui ne serait pas forcément attaché. Mais il n’entendait pas d’aboiements et il savait qu’il talonnait le fuyard de près.
Il craignait surtout d’aboutir à une brèche dans l’enceinte de la ville, d’où peut-être un sentier conduisait à une décharge ou à une fosse à fumier. Mais pour finir il arriva sur une place exiguë et sombre avec de part et d’autre de lourdes portes closes. Au milieu de cette place, l’air penaud, se trouvait un jeune homme de haute taille que Huy reconnut pour l’avoir déjà vu, sans se rappeler où.
« Elles sont toutes verrouillées », dit le jeune homme en le regardant d’un air piteux.
Huy l’empoigna par sa tunique et le plaqua violemment contre le mur.
« Attends ! protesta l’autre. Que fais-tu ?
— Je comptais précisément te poser cette question.
— Je suis scribe, comme toi. Lâche-moi. »
Huy vit qu’il l’avait effrayé pour de bon et que, même si l’autre avait l’avantage de la taille, il avait les bras flasques et le ventre mou, à l’instar de la plupart des scribes, qui, non sans mépris, considéraient les muscles comme le propre de l’ouvrier. S’ils en venaient aux mains, Huy aurait le dessus. Toutefois, l’homme était leste et mieux valait rester sur le qui-vive.
Il le reconnaissait bien, à présent. Il s’appelait Pinhasy et était un des sous-adjoints de Kenna, le scribe royal. Avec ses grosses mains tachées d’encre et son air dépité, il ne semblait guère dangereux.
« Que fais-tu ? dit Huy d’une voix moins dure, en le lâchant.
— Je me promène, rétorqua le scribe subalterne, affectant un air de bravade.
— T’ont-ils muté ? Es-tu en congé ?
— Non, je…
— Allons ! Pinhasy ! »
Le jeune homme perdit toute velléité d’arrogance et l’anxiété se peignit sur son visage.
« Il ne faut pas que tu fasses de rapport là-dessus. Je t’en prie, ne fais pas ça.
— À qui ferais-je ce rapport ? Et à quel propos ?
— Peut-on sortir d’ici ? implora le jeune scribe, complètement effondré. Je me suis égaré. »
Il considérait d’un œil lugubre la cour mélancolique où ils se trouvaient, comme accablé par tous les malheurs du monde.
« Pas question.
— Bon, très bien. Kenna m’a envoyé ici pour que je te précède.
— Sur ordre du roi ?
— Je ne sais pas. Je le suppose. »
Pour quelle raison Ay avait-il choisi cet homme-là ? Peut-être s’en était-il remis à Kenna, qui avait désigné celui dont il pouvait le plus facilement se dispenser. Ce n’était pas flatteur pour Huy, mais, du moins, cela minimisait l’importance de la mission confiée à Pinhasy, quelle qu’elle fût.
« Pourquoi t’ont-ils envoyé ici ?
— Ils voulaient s’assurer de ta venue. J’étais censé le leur confirmer par un rapport dès ton départ.
— Eh bien, rien ne t’en empêche. Je n’irai pas leur raconter que je t’ai repéré. »
Huy se détendait. Quant à Pinhasy, son visage exprimait une gratitude pathétique.
« Cela pourrait me valoir de l’avancement…
— Je t’en félicite. Mais pourquoi tenaient-ils tant à s’assurer que je partais ? Il y a longtemps que j’en ai l’intention.
— Je ne sais pas. Ils ont peut-être pensé que tu ne viendrais pas.
— Cette explication m’a également effleuré, répliqua Huy, sarcastique. Mais pourquoi ? »
Il songea involontairement à Réniqer.
« Ils ont peut-être cru que tu irais au nord, suggéra le jeune homme.
— Quoi ? Pour me rallier à Horemheb ?
— On dit que tu as un fils, là-bas.
— C’est vrai, convint Huy en se troublant. Mais il est à présent un étranger pour moi. »
Comme chaque fois qu’il parlait de cet enfant jadis tant aimé, il eut un serrement de cœur. Il s’aperçut que Pinhasy le regardait sans comprendre.
« Je n’ai rien à voir dans leurs rivalités et leurs machinations, lui expliqua-t-il. C’est pourquoi je pars pour le Sud. Je vais trouver une petite oasis et cultiver la vigne. Je produirai le meilleur vin qu’on ait jamais goûté sur la Terre Noire. »
Il vit que Pinhasy ajoutait foi à ses propos, du moins en ce qui concernait la seconde partie. D’ailleurs, son désir de cultiver la vigne était plus proche de la vérité que son absence de tout rôle dans la vie politique du pays. Les doutes qui ne quittaient jamais les replis de son cœur et qui toute sa vie l’avaient taraudé se réveillaient, il le savait. Si vraiment il découvrait un vignoble qu’il pouvait exploiter, alors peut-être trouverait-il la paix. Ses projets se bornaient à cela. Il était parti parce qu’un changement s’imposait. Cela ne concernait que lui – et Senséneb, bien sûr. La décision, pour difficile qu’elle eût été, avait été prise à deux.
« Tu pourras le leur répéter, Pinhasy.
— Je ne peux leur révéler que je t’ai parlé. Tu ne devais pas être informé de ma présence.
— Alors ne dis rien. Demain, je reprends la route jusqu’à Kerma. Puis Napata, et enfin Méroé. Mais je suppose que Ay aura envoyé un agent dans chaque ville. Il aurait pu s’épargner cette peine.
— Je pense qu’il voulait avoir l’absolue confirmation que tu allais vers le sud. Tu n’aurais pas parcouru tout ce chemin si tu avais eu l’intention de faire demi-tour.
— Et si maintenant je faisais demi-tour ? Tu serais bien avancé ! »
Pinhasy n’y avait pas pensé. Lentement, il commençait à comprendre qu’il n’était qu’un sous-ordre. À le voir si humilié, Huy en fut presque peiné pour lui.
« N’aie crainte, tu peux faire ton rapport. J’espère que tu auras de l’avancement. »
Plus il y aurait de benêts comme Pinhasy dans l’administration, mieux il se porterait. Mais il ne croyait pas que le jeune scribe s’élèverait très haut.
Ce qui importait davantage, c’était que Ay continuait à s’intéresser à ses faits et gestes, même insignifiants. Qu’il avait été stupide de ne pas s’en douter ! Il retourna les faits dans son cœur après avoir quitté Pinhasy à l’entrée de l’allée. Le soleil était descendu vers l’horizon et la rue était moins animée, la chaleur moins accablante. Huy regarda le jeune scribe s’éloigner vers la garnison. Il serait trop tard pour envoyer un pigeon voyageur le jour même. Mais, dès l’aube, les oiseaux transmettraient le message de garnison en garnison, jusqu’à Kenna. Combien de temps cela prendrait-il ? Cela n’avait pas vraiment d’importance. C’est alors qu’une idée le fit tressaillir.
Et s’ils avaient envoyé intentionnellement un espion inexpérimenté à Soleb, sachant que sa maladresse ne manquerait pas de le faire repérer ? Dans ce cas, quelles manœuvres cela dissimulait-il ?
Le temps de baisser la garde n’était pas encore venu. Mais il avait perdu la main. Son séjour aux Archives Royales avait émoussé ses réflexes plus qu’il ne s’en était douté.
Finalement, il réussit à exposer à Senséneb la mission secrète de Réniqer sans provoquer de nouvelle querelle. Elle admit elle-même que c’était une requête difficile à refuser.
« Tu aurais dû m’en parler avant.
— Je ne le pouvais pas. Ce n’aurait pas été prudent. Même ici, Ay me fait surveiller. Enfin, ce n’est pas très important, ajouta-t-il, préférant ne pas relater en détail sa conversation avec Pinhasy.
— Nous ne sommes au courant de rien, sur le Fleuve. D’autres accidents ont pu survenir.
— Si un événement grave s’était produit à Méroé, nous en aurions eu des échos.
— En tant que futur médecin de la reine douairière, j’espère vivement qu’il ne lui est rien arrivé. C’est que je tiens à ce poste !
— Parfois je me demande ce qui réside dans ton cœur, lui dit-il en souriant.
— Elle est notre amie, Huy. Je plaisante ainsi parce que je suis nerveuse.
— Je sais. »
Installés dans leur petite chambre, ils prirent un peu de vin après le dîner. Le menu avait été de choix : caille et pigeon accompagnés de pain de seigle et de fromage. Comme toujours lorsqu’il avait un peu trop bu, Huy était détendu. Le monde était régi par Seth et, afin qu’il fût supportable à l’homme, les autres dieux lui avaient donné la vigne pour faire le vin, l’orge et le blé pour faire la bière.
Senséneb lui tapota le ventre, taquine :
« Tu engraisses. Tu ressembles au prêtre Ka-aper. L’obésité te guette ! »
Huy n’appréciait guère ce genre d’espiègleries, mais il se dit qu’il réglerait ce problème un autre jour. La peau de Senséneb avait un éclat soyeux sous la douce lumière de la lampe à huile, près du lit. Assis l’un contre l’autre, ils contemplaient la flamme régulière.
« C’est mieux que sur le bateau, soupira-t-elle.
— Infiniment mieux.
— Me désires-tu ? »
Il lui lança un regard éloquent.
« Autant que dans la rue, tout à l’heure, quand j’étais si furieuse ?
— Je me doutais bien que tu l’aurais remarqué. »
Il caressa ses bras dorés, ses seins si tendres, frotta doucement son nez au sien. Ils s’embrassèrent, se cherchèrent de la langue et des dents. Elle entoura son pénis de sa main fraîche tandis qu’il glissait les doigts vers la Grotte aux Doux Mystères. Des chambres alentour montaient des bruits feutrés, les autres voyageurs se préparant à dormir.
« Les murs sont fins, chuchota Senséneb.
— On le dirait.
— Nous allons les empêcher de dormir.
— Tant pis pour eux. »
Mais ensuite, alors qu’ils étaient allongés dans l’obscurité et le silence, sentant les perles de sueur refroidir sur leurs corps, elle se souleva sur un coude et lui demanda :
« Quand me l’aurais-tu dit ? »
Deux jours plus tard, les eaux avaient encore monté. Grâce à cette bénédiction d’Hapy, qui maintint le navire au-dessus des écueils et des hauts-fonds, ils franchirent aisément la Troisième Cataracte pourtant si périlleuse, au sud de Kerma. Comme le dit un des matelots, le dieu était sorti de son assoupissement ; repoussant de sa poitrine généreuse le limon fertile, il produisait la crue dans sa nage. À Kerma, les habitants soulagés faisaient liesse en son honneur.
Trois autres voyageurs avaient embarqué à Soleb. À cette nouvelle escale, il n’y en eut qu’un seul. Un homme trapu, à la musculature puissante et à la démarche chaloupée. Il avait au cou une petite bourse contenant une amulette et, jetée sur son épaule massive, une sacoche en cuir.